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Chronique · Toulouse · XVᵉ siècle

Aben Ali,
médecin africain
à Toulouse

L'histoire d'un voyageur toulousain, d'une princesse du Niger et du médecin qui aurait sauvé le futur roi de France.

Toulousedépart 1402 Gaoboucle du Niger

Deux villes de bleu : Toulouse s'enrichit du pastel, le Sahel tisse l'indigo. Entre les deux, quelque 3 500 km de pistes caravanières.

Ce qui suit est une tradition toulousaine, pas un fait d'archive. Elle mérite mieux qu'une légende — et mieux qu'un mythe. Voici le récit, et à côté, ce que l'on peut réellement en établir.

I · Le départ

Un cadet toulousain prend la route du sud

En 1402, la France de Charles VI est déchirée par la guerre de Cent Ans. Un jeune noble toulousain, Anselme d'Ysalguier, issu d'une des grandes familles marchandes de la ville, quitte le Languedoc. Selon les versions, il s'embarque pour rejoindre une expédition vers les Canaries, ou gagne la côte atlantique du Maroc avant de prendre une piste caravanière vers l'intérieur.

Il finit par atteindre la boucle du Niger et la ville de Gao.

II · Gao

Huit années sur le fleuve

Gao est alors une place de commerce transsaharien de premier ordre, débouché des routes venues du Maghreb, riche d'or, de sel et de lettrés musulmans. Anselme y séjourne huit ans. Il apprend la langue, fréquente l'entourage du souverain, et épouse une femme de l'aristocratie locale : Salou Casaïs.

La tradition lui prête deux ouvrages : une relation détaillée de son voyage, et un dictionnaire de la langue songhaï. Ni l'un ni l'autre ne nous sont parvenus.

III · Le retour

1413 : une troupe africaine débarque à Marseille

Pris par la nostalgie, Anselme reprend la route vers 1413. Il ne rentre pas seul : sa femme Salou Casaïs, leur fille Marthe, leurs autres enfants, et une petite suite d'environ six serviteurs font le voyage avec lui. Ils débarquent à Marseille, puis gagnent Toulouse, où la famille s'installe.

Parmi cette suite se trouve un homme dont le nom traversera les siècles : Aben Ali, médecin africain, formé aux savoirs médicaux du monde arabo-musulman qui irriguent alors la boucle du Niger.

IV · Le Dauphin

Mars 1420 : la couronne au chevet

Quelques années plus tard, le Dauphin — le futur Charles VII — parcourt le Midi pour y sceller des alliances. Il tombe gravement malade à Toulouse. Les médecins de sa suite, fidèles à une pratique occidentale largement dominée par la saignée, échouent.

On fait alors venir le médecin africain. Selon la chronique, Aben Ali réussit là où les autres ont échoué : le prince guérit. L'itinéraire du dauphin indique qu'il repart de Toulouse cinq jours seulement après son arrivée — un rétablissement rapide, quelle qu'en ait été la cause.

V · La descendance

« Lo Morou », chevalier

La chronique suit ensuite les enfants. Marthe, la fille aînée, est mariée avec une forte dot au chevalier Eugène de Faudoas. De cette union naît Eustache de Faudoas, que ses contemporains surnomment lo Morou — le Maure — parce qu'il ressemble beaucoup à sa mère. Il est armé chevalier.

Deux autres filles d'Anselme et de Salou, l'une claire de peau, l'autre sombre, entrent au couvent après la mort de leur père.

Quant à Aben Ali, une version de la tradition veut qu'il ait fini empoisonné par des confrères jaloux de son succès. C'est le point le plus fragile du récit — et, sans doute, le plus romanesque.


VI · L'envers du récit

Ce que disent réellement les archives

Il faut le dire nettement, parce que c'est ce qui rend cette histoire intéressante plutôt que simplement jolie : aucun document du XVᵉ siècle ne mentionne Anselme d'Ysalguier.

Alors pourquoi la raconter ? Parce que la question qu'elle pose est réelle, elle. Au début du XVᵉ siècle, la boucle du Niger est un carrefour savant et commerçant relié au Maghreb, à l'Égypte et, par elles, à l'Europe. Que des hommes et des savoirs aient circulé dans les deux sens n'a rien d'invraisemblable. Ce qui manque n'est pas la vraisemblance : ce sont les preuves — et l'histoire de leur disparition mérite d'être racontée en même temps que la légende.

Notes, variantes et sources
  1. Le nom. Anselme d'Ysalguier, aussi orthographié d'Isalguier. Le chroniqueur est désigné selon les éditions comme Pierre Bardin (1590-1635) ou Guillaume Bardin — divergence non tranchée ici.
  2. Les dates du séjour. Départ en 1402 selon la chronique ; les travaux récents intitulent le voyage 1405-1413, le mariage avec Salou Casaïs étant parfois daté de 1405.
  3. Aben Ali. Certaines notices le décrivent comme eunuque et maître-guérisseur ; les relations toulousaines et les travaux universitaires parlent de médecin. Le terme retenu ici est médecin africain.
  4. L'itinéraire aller. Deux versions coexistent : participation à une expédition vers les Canaries suivie d'un naufrage, ou débarquement sur la côte atlantique près du cap Juby puis piste caravanière. Aucune n'est établie.
  5. L'empoisonnement d'Aben Ali n'apparaît que dans des relations secondaires tardives.
  6. Principales références. Ch. de la Roncière, La découverte de l'Afrique au Moyen Âge, t. III, Le Caire, 1927 · F. Galabert, « Le Toulousain Anselme Ysalguier est-il allé au Niger au XVᵉ siècle ? », Mémoires de l'Académie des Sciences de Toulouse, 1933 · Ł. Burkiewicz, « Le voyage d'Anselme d'Isalguier à Gao au Songhaï (1405-1413) », dans B. Weber (dir.), Croisades en Afrique, Presses universitaires du Midi, 2019 · G. Lafaille, Annales de la ville de Toulouse, 1687 · notices encyclopédiques sur l'Empire songhaï (Larousse, Universalis) pour la chronologie de Gao.

VII · Pour aller plus loin

Les sources, classées par fiabilité

Du fait établi à la légende colportée — ce que chaque texte apporte réellement au dossier.

Fait établi
Débat ouvert
Défense partisane
Contesté
1942
Fait établi
Les Ysalguier de Toulouse
Philippe Wolff · Mélanges d'histoire sociale

Cent registres notariaux dépouillés aux Archives de la Haute-Garonne : zéro mention d'Anselme. La famille est réelle depuis 1220 — son aventurier reste introuvable dans les actes. La pièce à charge la plus solide du dossier, produite par l'historien médiéviste le plus rigoureux.

Cambridge Core — accès résumé
XIVe siècle · toujours debout
Fait établi
Hôtel des Ysalguier · 18 rue Peyrolières, Toulouse
Trace matérielle réelle de la famille

La tour gothique du XIVe siècle est la seule preuve physique indiscutable de la famille dans la ville. Elle ne prouve rien sur Anselme — elle ancre le récit dans un espace concret, une époque réelle, une ville que l'on peut encore arpenter.

Wikipédia — Hôtel des Ysalguier
2019
Débat ouvert
Le voyage d'Anselme d'Isalguier à Gao au Songhaï
Łukasz Burkiewicz · Croisades en Afrique, dir. B. Weber, Presses universitaires du Midi

La synthèse universitaire la plus récente et la plus complète. Contient la mention latine du nom Aben Ali et son âge supposé — 73 ans au moment des faits, soit une naissance vers 1347. Recensé dans le Journal of African History (Cambridge, 2020). PDF accessible gratuitement en ligne.

ResearchGate — PDF accessible
1933 · note complémentaire 1939
Débat ouvert
Anselme Ysalguier est-il vraiment allé au Niger ?
François Galabert · Mémoires de l'Académie des Sciences de Toulouse, sér. 12, t. 11

La réfutation en règle par l'érudit toulousain le mieux placé pour connaître les archives locales. Sa note de 1939 — une seconde intervention souvent ignorée des vulgarisateurs — montre que le débat n'était pas clos à ses yeux six ans après sa réfutation principale.

Académie des Sciences de Toulouse — index
1687
Débat ouvert
Annales de la ville de Toulouse
Guillaume de Lafaille

La forme narrative la plus complète et la plus citée du récit d'Aben Ali. Maillon unique et tardif — deux siècles après les faits supposés. Les documents sources que Lafaille dit avoir consultés n'ont jamais été retrouvés. Texte numérisé consultable sur Gallica.

Gallica — BnF (recherche : Lafaille Toulouse)
1925–1927
Défense partisane
La découverte de l'Afrique au Moyen Âge, t. III
Charles de la Roncière · Mémoires de la Société de géographie d'Égypte

Défense enthousiaste de l'authenticité du voyage, bâtie sans sources primaires. La Roncière reconstitue un itinéraire complet pour Ysalguier — participation à l'expédition Béthencourt, naufrage, piste caravanière. Galabert lui répondra directement en 1933. Utile comme témoin de la réception de la légende au XXe siècle.

Wikisource — extrait numérisé
2025
Contesté
Aben Ali, le médecin africain qui sauva Charles VII
Afrocentricite.com · vulgarisation sans appareil critique

Récit présenté comme fait établi, sans distinguer tradition et archive. Affirme qu'Aben Ali était formé à l'université de Tombouctou — information non sourcée et anachronique (Sankoré connaît son rayonnement un demi-siècle plus tard). Témoigne de la vivacité de la légende dans les communautés afrodescendantes contemporaines.

Afrocentricite.com — article complet
Note méthodologique. Le classement par fiabilité porte sur la valeur documentaire de chaque source pour établir des faits historiques — non sur la légitimité de ce qu'elles défendent. Une source contestée peut raconter une histoire vraie ; une source établie peut se tromper sur un détail. Le classement dit : voici ce qu'on peut affirmer, et sur quoi on s'appuie pour le dire.