Ce qui suit est une tradition toulousaine, pas un fait d'archive. Elle mérite mieux qu'une légende — et mieux qu'un mythe. Voici le récit, et à côté, ce que l'on peut réellement en établir.
I · Le départ
Un cadet toulousain prend la route du sud
En 1402, la France de Charles VI est déchirée par la guerre de Cent Ans. Un jeune noble toulousain, Anselme d'Ysalguier, issu d'une des grandes familles marchandes de la ville, quitte le Languedoc. Selon les versions, il s'embarque pour rejoindre une expédition vers les Canaries, ou gagne la côte atlantique du Maroc avant de prendre une piste caravanière vers l'intérieur.
Il finit par atteindre la boucle du Niger et la ville de Gao.
II · Gao
Huit années sur le fleuve
Gao est alors une place de commerce transsaharien de premier ordre, débouché des routes venues du Maghreb, riche d'or, de sel et de lettrés musulmans. Anselme y séjourne huit ans. Il apprend la langue, fréquente l'entourage du souverain, et épouse une femme de l'aristocratie locale : Salou Casaïs.
La tradition lui prête deux ouvrages : une relation détaillée de son voyage, et un dictionnaire de la langue songhaï. Ni l'un ni l'autre ne nous sont parvenus.
III · Le retour
1413 : une troupe africaine débarque à Marseille
Pris par la nostalgie, Anselme reprend la route vers 1413. Il ne rentre pas seul : sa femme Salou Casaïs, leur fille Marthe, leurs autres enfants, et une petite suite d'environ six serviteurs font le voyage avec lui. Ils débarquent à Marseille, puis gagnent Toulouse, où la famille s'installe.
Parmi cette suite se trouve un homme dont le nom traversera les siècles : Aben Ali, médecin africain, formé aux savoirs médicaux du monde arabo-musulman qui irriguent alors la boucle du Niger.
IV · Le Dauphin
Mars 1420 : la couronne au chevet
Quelques années plus tard, le Dauphin — le futur Charles VII — parcourt le Midi pour y sceller des alliances. Il tombe gravement malade à Toulouse. Les médecins de sa suite, fidèles à une pratique occidentale largement dominée par la saignée, échouent.
On fait alors venir le médecin africain. Selon la chronique, Aben Ali réussit là où les autres ont échoué : le prince guérit. L'itinéraire du dauphin indique qu'il repart de Toulouse cinq jours seulement après son arrivée — un rétablissement rapide, quelle qu'en ait été la cause.
V · La descendance
« Lo Morou », chevalier
La chronique suit ensuite les enfants. Marthe, la fille aînée, est mariée avec une forte dot au chevalier Eugène de Faudoas. De cette union naît Eustache de Faudoas, que ses contemporains surnomment lo Morou — le Maure — parce qu'il ressemble beaucoup à sa mère. Il est armé chevalier.
Deux autres filles d'Anselme et de Salou, l'une claire de peau, l'autre sombre, entrent au couvent après la mort de leur père.
Quant à Aben Ali, une version de la tradition veut qu'il ait fini empoisonné par des confrères jaloux de son succès. C'est le point le plus fragile du récit — et, sans doute, le plus romanesque.
VI · L'envers du récit
Ce que disent réellement les archives
Il faut le dire nettement, parce que c'est ce qui rend cette histoire intéressante plutôt que simplement jolie : aucun document du XVᵉ siècle ne mentionne Anselme d'Ysalguier.
- Une source unique et tardive. Tout vient de la Chronique de Toulouse de Bardin, rédigée au XVIIᵉ siècle — soit deux siècles après les faits — reprise ensuite par Guillaume Lafaille dans ses Annales de la ville de Toulouse (1687).
- Les pièces justificatives ont disparu. Les documents que Lafaille dit avoir consultés se sont perdus sans laisser de trace. Il n'y a donc pas d'archive à consulter aujourd'hui.
- Le silence des notaires. Des historiens ayant dépouillé une centaine de registres notariaux des Archives de la Haute-Garonne pour reconstituer la famille Ysalguier n'ont trouvé nulle part la moindre allusion à Anselme.
- Un débat toujours ouvert. L'historien de la marine Charles de la Roncière défend l'authenticité du voyage dans les années 1920 ; l'érudit toulousain François Galabert lui répond en 1933 par une réfutation en règle. Le dossier a été repris en 2019 par Łukasz Burkiewicz dans un volume universitaire consacré aux expéditions occidentales vers l'Afrique.
Alors pourquoi la raconter ? Parce que la question qu'elle pose est réelle, elle. Au début du XVᵉ siècle, la boucle du Niger est un carrefour savant et commerçant relié au Maghreb, à l'Égypte et, par elles, à l'Europe. Que des hommes et des savoirs aient circulé dans les deux sens n'a rien d'invraisemblable. Ce qui manque n'est pas la vraisemblance : ce sont les preuves — et l'histoire de leur disparition mérite d'être racontée en même temps que la légende.
Notes, variantes et sources
- Le nom. Anselme d'Ysalguier, aussi orthographié d'Isalguier. Le chroniqueur est désigné selon les éditions comme Pierre Bardin (1590-1635) ou Guillaume Bardin — divergence non tranchée ici.
- Les dates du séjour. Départ en 1402 selon la chronique ; les travaux récents intitulent le voyage 1405-1413, le mariage avec Salou Casaïs étant parfois daté de 1405.
- Aben Ali. Certaines notices le décrivent comme eunuque et maître-guérisseur ; les relations toulousaines et les travaux universitaires parlent de médecin. Le terme retenu ici est médecin africain.
- L'itinéraire aller. Deux versions coexistent : participation à une expédition vers les Canaries suivie d'un naufrage, ou débarquement sur la côte atlantique près du cap Juby puis piste caravanière. Aucune n'est établie.
- L'empoisonnement d'Aben Ali n'apparaît que dans des relations secondaires tardives.
- Principales références. Ch. de la Roncière, La découverte de l'Afrique au Moyen Âge, t. III, Le Caire, 1927 · F. Galabert, « Le Toulousain Anselme Ysalguier est-il allé au Niger au XVᵉ siècle ? », Mémoires de l'Académie des Sciences de Toulouse, 1933 · Ł. Burkiewicz, « Le voyage d'Anselme d'Isalguier à Gao au Songhaï (1405-1413) », dans B. Weber (dir.), Croisades en Afrique, Presses universitaires du Midi, 2019 · G. Lafaille, Annales de la ville de Toulouse, 1687 · notices encyclopédiques sur l'Empire songhaï (Larousse, Universalis) pour la chronologie de Gao.
VII · Pour aller plus loin
Les sources, classées par fiabilité
Du fait établi à la légende colportée — ce que chaque texte apporte réellement au dossier.
Cent registres notariaux dépouillés aux Archives de la Haute-Garonne : zéro mention d'Anselme. La famille est réelle depuis 1220 — son aventurier reste introuvable dans les actes. La pièce à charge la plus solide du dossier, produite par l'historien médiéviste le plus rigoureux.
Cambridge Core — accès résuméLa tour gothique du XIVe siècle est la seule preuve physique indiscutable de la famille dans la ville. Elle ne prouve rien sur Anselme — elle ancre le récit dans un espace concret, une époque réelle, une ville que l'on peut encore arpenter.
Wikipédia — Hôtel des YsalguierLa synthèse universitaire la plus récente et la plus complète. Contient la mention latine du nom Aben Ali et son âge supposé — 73 ans au moment des faits, soit une naissance vers 1347. Recensé dans le Journal of African History (Cambridge, 2020). PDF accessible gratuitement en ligne.
ResearchGate — PDF accessibleLa réfutation en règle par l'érudit toulousain le mieux placé pour connaître les archives locales. Sa note de 1939 — une seconde intervention souvent ignorée des vulgarisateurs — montre que le débat n'était pas clos à ses yeux six ans après sa réfutation principale.
Académie des Sciences de Toulouse — indexLa forme narrative la plus complète et la plus citée du récit d'Aben Ali. Maillon unique et tardif — deux siècles après les faits supposés. Les documents sources que Lafaille dit avoir consultés n'ont jamais été retrouvés. Texte numérisé consultable sur Gallica.
Gallica — BnF (recherche : Lafaille Toulouse)Défense enthousiaste de l'authenticité du voyage, bâtie sans sources primaires. La Roncière reconstitue un itinéraire complet pour Ysalguier — participation à l'expédition Béthencourt, naufrage, piste caravanière. Galabert lui répondra directement en 1933. Utile comme témoin de la réception de la légende au XXe siècle.
Wikisource — extrait numériséRécit présenté comme fait établi, sans distinguer tradition et archive. Affirme qu'Aben Ali était formé à l'université de Tombouctou — information non sourcée et anachronique (Sankoré connaît son rayonnement un demi-siècle plus tard). Témoigne de la vivacité de la légende dans les communautés afrodescendantes contemporaines.
Afrocentricite.com — article complet